Comptes « fisha », doxxing, flaming : petit lexique du harcèlement en ligne

Propagation de rumeurs, moqueries, usurpation d’identité, diffusion de photos intimes… Il ne fait pas toujours bon scroller sur les réseaux sociaux. Focus sur les principaux phénomènes qui menacent aujourd’hui les ados sur leurs plateformes préférées.

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à propos du contributeur

Yasmine Buono

Fondatrice de l’association Net Respect, interviewée par Usbek & Rica pour L'Essentiel.

Les ados passent en moyenne deux heures par jour sur les réseaux sociaux ou sur Internet, et même trois heures et demie pour les lycéens(1). Ces chiffres disent bien l’importance accordée aux interactions sociales en ligne. Virtuelles, celles-ci ne s’accompagnent hélas pas moins de menaces et de souffrances bien réelles. Car c’est aussi sur ces plateformes tant prisées par les jeunes, de TikTok à Instagram et Fortnite, que s’organisent le harcèlement et les violences, sous des formes multiples. Petit lexique (non-exhaustif) à l’usage des jeunes et des parents, qui sont aussi 89 % à admettre « ne pas savoir exactement » ce que font leurs enfants sur Internet…

Revenge porn

L’expression désigne le fait de se venger de son ou sa petit.e ami.e en publiant des photos ou vidéos intimes, souvent après une rupture. « Ces images circulent surtout entre garçons. L’enjeu pour eux est de montrer qu’ils plaisent aux filles, souligne Yasmine Buono, fondatrice de l’association Net Respect qui sensibilise aux dangers de la vie en ligne. Et la preuve d’une relation amoureuse, c’est que la fille vous envoie un nude, qui n’est pas forcément une photo dénudée, ça peut être une photo un peu sexy. L’objectif des garçons est donc d’en récupérer. » Pour les adolescentes concernées, il n’est pas toujours évident de faire face à ce type de cyberviolences à caractère sexiste et sexuel. Si certaines parviennent à signaler tout de suite ces contenus illicites (passible de deux ans de prison), « d’autres préfèrent se taire et disparaître en espérant que la tempête passe, remarque la présidente de l’association Net Respect. J’encourage aussi les jeunes à signaler ces contenus aux plateformes. Si on ne le fait pas, elles n’ont aucune raison d'améliorer la sécurité des mineurs en ligne ! » Il n’est hélas pas rare que les victimes de revenge porn en viennent à mettre fin à leurs jours.

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Comptes « fisha »

Les comptes divulguant des photos et des vidéos intimes, principalement de jeunes filles et de femmes sans leur consentement se multiplient sur les réseaux sociaux et messageries instantanées, notamment Telegram, Snapchat et Twitter.

Objectif : « afficher », soit exposer quelqu’un sur les réseaux sociaux en divulguant des informations et des photos sans son consentement afin de l’humilier. Un phénomène relevant du revenge porn vigoureusement dénoncé par le collectif féministe StopFisha - le mot « affiche » en verlan - qui a déjà fait sauter plusieurs milliers de comptes depuis sa création au printemps 2020 tout en offrant aux victimes un accompagnement juridique et psychologique. Il existe des moyens de s’en prémunir, comme le fait d’éviter de montrer son visage ou des signes qui permettraient d’être identifiée lors de l’envoi de photos dénudées.

Doxxing

Le doxxing, pour document tracing (traçage de documents) consiste à compiler des informations personnelles ou compromettantes – propos racistes ou homophobes, photos gênantes… – d’une personne pour les publier en ligne dans le but de lui nuire. Si cette pratique touche souvent des personnalités médiatiques ou des entreprises, les ados ne sont pas épargnés par cette forme de cyberharcèlement. Dans leur cas, il peut s’agir d’un compte destiné à se moquer d’un élève cible, « par exemple en prenant sa tête pour la mettre sur une image dégradante d’un corps qui n’est pas le sien, souvent celui d’actrices pornographiques (deepfake), révèle Yasmine Buono. Cela peut aussi servir à nuire à la réputation d’une fille en plaçant son visage sur un corps nu. »

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Flaming

Le flaming, que l’on peut traduire par « propos inflammatoires », consiste à publier des messages violents ciblant une personne ou un groupe. On parle aussi de « trash talking » pour désigner ce genre de propos insultants, menaçants, racistes, sexistes ou encore LGBTQIphobes. Le phénomène est très courant sur les jeux vidéo en ligne comme League of Legends pour faire sortir ses adversaires de leurs gonds. En 2020, un sondage a d’ailleurs confirmé la toxicité de ce jeu (79% des joueurs ayant déclaré que le harcèlement se poursuivait après la fin d'un match(2)) au point que l’éditeur du jeu, Riot Games, a finalement décidé de désactiver le chat général du jeu, considérant que « les interactions négatives l’emportent sur les positives. » Comme l’explique Yasmine Buono en mentionnant Fortnite, autre jeu en ligne très apprécié des ados, il n’est pas rare que le harcèlement survienne parce que « le jeune n’a pas respecté les codes tacites du jeu ou qu’il est considéré comme ayant fait perdre son équipe. »

Happy slapping

Aussi appelé vidéolynchage en français, le happy slapping renvoie au fait de filmer une agression physique avec un smartphone avant de la publier sur les réseaux sociaux pour humilier la victime. « De toute façon, dès qu’il y a une bagarre, c’est un réflexe. Ces phénomènes de bande sont de plus en plus fréquents », observe Yasmine Buono en évoquant la possibilité d’un engrenage de violences à la fois dans la vraie vie et en ligne alimenté par des vengeances. Variante du phénomène, le sharking consiste à baisser le pantalon ou la jupe par surprise tout en filmant la scène.

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Outing

Quand on divulgue des informations intimes sur une personne sans son consentement, comme son homosexualité, sa non-binarité ou encore sa transidentité, on se rend coupable d’outing. Ou dans ce cas précis, de « coming-out forcé » qui peut avoir pour effet de déstabiliser la personne ou de provoquer une vague de harcèlement à son encontre

Raid numérique

En 2021, le hashtag #anti2010 - visant les jeunes nés cette année-là - explose sur les réseaux sociaux après la diffusion d’un clip d’une jeune youtubeuse, Pink Lily, née en 2010 : « On est les queens de 2010 », chante-t-elle. « Nés en 2010 et déjà sur les tendances ». La vidéo s’attire les moqueries de certains internautes qui ne tardent pas à se transformer en véritable campagne de dénigrement de toute une génération. « De nombreux élèves ont reçu des messages d’insultes et des moqueries ou encore des mèmes les discréditant. Certains étaient exclus des parties de jeux en ligne », décrit Yasmine Buono. Des « brigades anti 2010 » se montent pour propager ces messages. On parle alors de « raids numériques », une forme de cyberharcèlement de meute qui consiste pour des internautes à agir en groupe.

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Sextorsion

Contraction de « sexe » et d’ « extorsion », la sextorsion consiste à menacer la victime de diffuser ses images ou vidéos intimes si elle ne cède pas aux demandes de l’extorqueur, qu’il s’agisse d’argent ou de contenus supplémentaires. Aussi appelé « chantage à la cam », ce phénomène touche aussi bien les filles que les garçons et ce, dès le CM2, signale Yasmine Buono. « Derrière tout ça, il y a des bots [des programmes informatiques autonomes, ndlr] déployés par des filières de pédocriminels qui cherchent à obtenir du matériel pédopornographique, avec une forte demande de jeunes garçons en train de se masturber », révèle-t-elle en ajoutant que « les élèves se sentent harcelés par ce type de contenus inappropriés. » Par exemple, un faux compte d’une jeune femme au physique attrayant sur Tinder, TikTok, Instagram ou autre réseau social qui les convainc d’envoyer des nudes. Il arrive que derrière cette escroquerie se trouvent des adultes se faisant passer pour des jeunes : on parle alors de grooming.

Usurpation d’identité

Pour nuire à sa victime, il arrive que le harceleur, généralement un proche de la victime dans la vraie vie, crée un faux compte sur TikTok par exemple en utilisant son nom et sa photo. « L’idée est de la faire “parler” en insultant ses camarades ou en révélant des secrets, décrit Yasmine Buono. Elle va alors se retrouver exclue de son groupe d’amis qui vont lui reprocher ces propos et ça va être extrêmement difficile pour elle de prouver qu’elle n’en est pas à l’origine. »

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