Subir une fausse couche : une épreuve encore trop sous-estimée

Pas assez d’éducation sur le sujet, beaucoup de culpabilisation et un accompagnement restreint font de la fausse couche un de ces tabous qui perdurent. Pourtant, une femme enceinte sur quatre y est confrontée. Cela peut alors provoquer un vrai traumatisme physique et psychologique pour la femme, et son ou sa partenaire, subissant cette perte. Eclairage avec Céline Puill, sage-femme, et Laure Chauvet, écoutante bénévole.

Temps de lecture : 9 min

à propos du contributeur

Céline Puill et Laure Chauvet

Respectivement sage-femme et écoutante bénévole.

Qu’est-ce qu’une fausse couche et à quoi est-elle due ?

La fausse couche est une interruption spontanée de la grossesse. « Elle est majoritairement due à une ou des anomalies chromosomiques du fœtus qui ne permettent pas la vie, explique Céline Puill, sage-femme. La grossesse ne peut alors pas être menée à terme et s’arrête donc naturellement. Contrairement aux croyances populaires, elle n’est pas liée au stress ou au fait d‘avoir porté quelque chose de lourd. Dans des cas plus rares, elle peut être liée à une infection comme la grippe ou la listériose par exemple, à l’ingestion de toxiques à haute dose (drogues ou alcool), mais cela crée plus souvent des malformations et/ou des retards de croissance du fœtus . »

La fausse couche, une épreuve à la fois banalisée et sous-estimée

« Beaucoup de femmes savent qu’une fausse couche est possible, mais c’est une information qui reste très intellectuelle, sans que l’on imagine vraiment que ça peut arriver à soi, » rapporte Laure Chauvet, écoutante bénévole au sein de l'association Agapa, qui accompagne les personnes touchées par une grossesse qui n'a pas pu être menée à son terme.

Et pourtant, la fausse couche touche environ 15 % des femmes de 25 ans et ce chiffre peut monter jusqu’à 50 % pour les femmes de 40 ans et plus1. Cette perte survient généralement dans les 14 premières semaines d'aménorrhée (dans les 3 premiers mois). 1 % des fausses couches ont lieu entre la 14e et la 22e semaine (plus de 4 mois de grossesse), elles sont dites “tardives”. Mais ces chiffres restent effectivement souvent abstraits jusqu’au jour où cela se produit, comme le confirme Élodie. « Je voulais rester prudente car on dit toujours que dans les 12 premières semaines, il peut se passer n'importe quoi. Mais c’est quand ça nous arrive qu’on prend la mesure de ce que ça veut dire, des conséquences. »

C’est notamment parce que cette notion de délai de 3 mois est mise en avant à chaque fois que la situation s’en trouve minimisée. « Aujourd’hui, lorsqu’une femme subit une fausse couche, les médecins n’en cherchent pas la raison, explique Céline Puill, sage-femme. C’est à la troisième fausse couche que les examens commencent pour savoir s’il y a une cause médicale sous-jacente. Donc cette perte reste banalisée et la femme concernée se retrouve sans explication, sans réponse tout en s’entendant dire que “c’est normal, ça arrive”. » Et le fait qu’aucun arrêt maladie n’est spécifiquement prévu en cas de fausse couche « ne fait qu’accentuer la banalisation alors même que cette épreuve n’a rien de banal pour celles qui le vivent », relève l’écoutante bénévole Laure Chauvet.

Sans oublier les remarques de l’entourage qui peuvent accentuer la douleur. « Les femmes que j’accompagne le disent toutes, c’est horrible de s’entendre dire par ses proches “Tu es jeune, tu en auras d’autres” ou “La nature est bien faite, ça aurait été un bébé malformé” ou encore “C’est arrivé très tôt, au moins tu n’as pas eu le temps de trop te projeter”, rapporte l'écoutante. Les gens ne pensent pas à mal en disant ça, mais ils ne se rendent pas compte des dégâts que ça provoque. »

1 femme enceinte sur 4

subit une fausse couche.

Des impacts physiques et psychologiques importants

« Entendre le médecin dire “Le cœur s’est arrêté de battre”, alors qu’on avait entendu le cœur battre la fois précédente, c’est très fort comme phrase, » rapporte Élodie. D’ailleurs, rien que le terme “fausse” couche est à interroger. Il peut sembler inadapté pour Céline Puill. « C’est une grossesse qui a existé, même si elle n'est plus ou qu'elle s'est arrêtée plus tôt que prévu, c'est normal d'être triste si c'est cela qui est ressenti, d’être atteinte. Peut-être les termes de “grossesse arrêtée” ou “grossesse interrompue” sont plus pertinents par rapport à ce qui s'est passé. » Une notion très importante pour Anna, qui a perdu son bébé à 7 semaines d'aménorrhée. « Fausse voudrait dire que ça n’a pas eu lieu, que c’est fake. Non, c’est une perte bien réelle. »

Et lorsque cela se produit à un stade plus avancé de la grossesse, où le corps a commencé à changer, où les futurs parents ont commencé à se projeter, le terme fausse est d’autant plus inapproprié. Surtout lorsqu’arrive le moment de la perte physique du bébé. Une étape qui se fait soit naturellement, généralement lorsque cela survient en tout début de grossesse, le fœtus est alors expulsé spontanément par l’utérus avec notamment des douleurs de contractions, soit par intervention médicale (médicaments ou aspiration par exemple).

« Dans ce second cas, la femme peut se retrouver dans une salle d’attente entourée de femmes enceintes pour qui tout va bien, c’est très compliqué à vivre, rapporte la sage-femme. Et à l'hôpital, par manque de temps et de moyens, c’est souvent assez expéditif, donc d’autant plus difficile à vivre. »

Une souffrance qu’a malheureusement connue Élodie. « À 10 semaines de grossesse, en observant que le cœur s’était arrêté de battre, le médecin nous dit qu’il faut enlever le fœtus au plus vite. Pas le temps de digérer l’information que dès le lendemain je me retrouve nue, les jambes écartées, pour qu’on m’insère quelque chose pour retirer mon bébé. C’est violent à vivre, dans sa nudité, sa pudeur et son humanité. Et ça les gens ne s’en rendent pas compte. »

Pourquoi la fausse couche reste-elle tabou ?

« À l’école les enfants apprennent ce qu’est la reproduction et le cycle de développement d’un bébé, rapporte Laure Chauvet, mais pas que celui-ci peut s’interrompre brutalement et naturellement. » Et le manque d’éducation continue à l’âge adulte, souvent par peur du sujet. « De façon générale, on ne parle pas de la mort, c’est un sujet tabou, continue l’écoutante bénévole. Et la médecine a fait tellement de progrès qu’on tend à oublier que la mort infantile, c’est encore possible au 21ème siècle. »

Une réalité observée également par Céline Puill, sage-femme. « Les gens sont généralement mal à l’aise quand il faut aborder des sujets aussi intimes et souvent, c’est en annonçant leur fausse couche à leurs proches que les femmes apprennent que plein d’autres femmes dans leur famille, proche ou éloignée, ont aussi vécu ça. »

Il y a également une différence de prise de conscience entre hommes et femmes sur ce sujet. « C’est plus par l’expérience des autres qu’ils s’en rendent compte, lorsqu’ils côtoient des personnes qui ont traversé cette épreuve, par exemple un ami dont la partenaire a subi une fausse couche », note Laure Chauvet. « Les hommes ne vivent pas cette épreuve dans leur corps, donc ils n’arrivent pas à se représenter ce que cela implique, et cela peut causer de gros décalages dans le vécu de cette perte, ce qui n’empêche évidemment pas certains d’être terrassés », appuie Céline Puill. Elle met aussi en lumière des représentations sociales tenaces qui continuent de rendre le sujet de la fausse couche tabou : « Encore en 2021, réussir socialement pour une femme passe par le fait d’avoir des enfants. Et cette pression sociale renvoie une image d’échec à celles qui ont subi une fausse couche, car elles n’ont pas réussi à remplir ce rôle de procréation qui leur est attribuée. » Une pression supplémentaire qui poussent de nombreuses femmes à garder sous silence leur fausse couche, en particulier lorsqu’elles n’ont pas encore communiqué sur leur grossesse autour d’elle.

" La médecine a fait tellement de progrès qu’on tend à oublier que la mort infantile, c’est encore possible au 21ème siècle. "

Laure Chauvet, écoutant bénévole auprès de femmes dont la grossesse n'est pas arrivée à terme

Comment surmonter une fausse couche ?

Un mot d’ordre : l’accompagnement. « La priorité, c’est de pouvoir en parler pour pas que la douleur reste bloquée et que le traumatisme s'il y a s’aggrave, explique Céline Puill. Que ce soit à sa sage-femme, son ou sa partenaire, un proche, un groupe de parole, c’est important de pas tout garder pour soi. Et il ne faut pas hésiter à consulter un psychologue si on en ressent le besoin. Pourquoi pas en couple d’ailleurs, pour ouvrir le dialogue. Les hommes aussi peuvent être anéantis par la fausse couche de leur partenaire et c’est important pour eux de pouvoir en parler. »

Laure Chauvet, qui soutient bénévolement depuis plus de 10 ans des femmes ayant subi une interruption de grossesse, appuie sur ce besoin d’accompagnement. « De nombreuses femmes souffrent car elles se sont projetées dès le début de grossesse. C'était un enfant en devenir, qu’elle s’imaginait déjà grandir, raconte-elle. Mais cette souffrance n’est pas toujours entendue par l’entourage, et dans ce cas, il vaut souvent mieux se tourner vers des tierces personnes, comme des associations, ou des professionnels de la santé mentale. »

Une prise en charge qui se révèle particulièrement importante pour retrouver l’estime de soi, cesser de se sentir coupable, faire le deuil et recommencer à se projeter.

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L'Essentiel de l'article
  • Une fausse couche est majoritairement liée à une ou des anomalies chromosomiques du fœtus
  • Le tabou de la fausse couche accentue le sentiment de culpabilisation
  • Il est important de parler de son vécu pour surmonter cette épreuve
  • N'hésitez pas à vous tourner vers une sage-femme ou un.e psychologue

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