La précarité étudiante aggravée par la crise sanitaire

La dégradation de l’emploi étudiant accentue les difficultés d’une génération souvent privée de filet de sécurité. De quoi faire reculer, encore davantage, la démocratisation de l’enseignement supérieur.

Temps de lecture : 6 min

à propos du contributeur

Christelle Granja

Journaliste à Socialter, le média des transitions et des alternatives.

Janvier 2021. Les vidéos de files d’attente interminables d’étudiants devant les banques alimentaires tournent en boucle sur les réseaux sociaux. Si la crise sanitaire avait pu reléguer au second plan l’urgence sociale, ces images choquent les consciences. Difficile, aujourd’hui, d’ignorer l’ampleur de la misère étudiante. « Avant la crise, la précarité était déjà forte. Désormais, elle explose, on le constate au quotidien », dénonce Mélanie Luce, présidente de l’Unef, l’Union nationale des étudiants de France. Entre autres indicateurs, la jeune femme a constaté une augmentation des demandes d’aide d’urgence de 40 % entre janvier et août 2020. Et les distributions alimentaires que le syndicat a mises en place ne désemplissent pas. « Au fur et à mesure, de plus en plus d’étudiants y ont recours, et nous n’avons pas assez pour tous ceux qui ont fait la queue », détaille Mélanie Luce.

L’emploi étudiant, une nécessité financière pour beaucoup de jeunes

Si la précarité n’a pas attendu les mesures gouvernementales liées à la Covid-19, ces dernières ont accentué la fragilité de nombreux étudiants, et notamment en les privant d’emploi – une béquille financière nécessaire pour près de la moitié d’entre eux, au vu de l’insuffisance des bourses. Ainsi, hors période Covid, 46 % des étudiants occupent une activité rémunérée durant l’année universitaire – ce pourcentage grimpe en été1. Une situation peu satisfaisante, quand on sait que travailler en parallèle de ses études est la première cause d’échec à l’université.

« Les activités salariées hors cursus ont un impact négatif sur la validation (des diplômes) et favorisent l’abandon des études », confirme l’économiste Kady Marie-Danielle Sorho-Body2. « Non seulement les emplois étudiants révèlent les inégalités de parcours existant au sein de l’enseignement supérieur, mais, en outre, ils peuvent les accentuer », analyse également la sociologue Vanessa Pinto dans son ouvrage À l’école du salariat. Les étudiants et leurs « petits boulots »3.

Mais à défaut d’être la solution idéale, l’emploi étudiant est jugé « nécessaire » par la quasi-totalité de ceux qui l’exercent. Il faut dire qu’aujourd’hui, seul un quart des étudiants bénéficie de bourses sur critères sociaux – à des niveaux souvent trop faibles pour en vivre (de 1 032 euros à 5 679 euros annuels). « Ce système d’aide est insuffisant, il oblige les étudiants à s’appuyer sur deux piliers pour financer leurs études : le salariat et la solidarité familiale », dénonce Mélanie Luce. Or, la dégradation du marché du travail touche particulièrement l’emploi informel et les contrats précaires, intérimaires ou autres, auxquels ont recours les étudiants. Ainsi, durant le confinement, plus d’un tiers des étudiants qui exerçaient une activité ont été contraints de l’arrêter, perdant ainsi en moyenne 274 € par mois4. Une baisse considérable pour des budgets ultraserrés.      

Les étudiants précaires en grand besoin d’aide(s)

Elise Nuret, vice-présidente en charge de l’Agoraé, une association qui compte une vingtaine d’épiceries solidaires gérées par des étudiants pour des étudiants, a ainsi vu doubler le nombre de bénéficiaires entre septembre 2019 et septembre 2020. Une tendance largement partagée dans le milieu associatif, et loin de s’améliorer. « Depuis septembre, nous avons reçu pour le seul centre de Paris 13ème 500 nouvelles demandes d’aide, que nous n’avons pas pu encore toutes traiter », précise Elise Nuret. La jeune femme, elle-même étudiante, observe un changement de profils parmi ces nouveaux venus : désormais, de plus en plus d’étudiants ayant perdu leur emploi n’ont d’autre choix que de se tourner vers la solidarité pour tenter de boucler les fins de mois. « Le problème était déjà présent avant 2020, mais il a été décuplé », souligne Elise Nuret.

Lire aussi : Comment fonctionnent les AGORAé, ces épiceries étudiantes solidaires ?

Ces modifications du travail étudiant ont des conséquences à long terme, bien au-delà de la seule période de confinement : parmi les étudiants ayant arrêté de travailler, 37 % n’ont pas repris d’activité rémunérée après le déconfinement4. Et nombreux sont ceux qui n’ont pas trouvé le fameux « job d’été » qui permet de tenir sur l’année universitaire. « Ceux qui ont réussi à retrouver un emploi à la rentrée de septembre l’ont très souvent perdu avec l’instauration du premier couvre-feu. Et les familles sont moins en capacité d’aider avec la crise », constate Mélanie Luce.  

Les études et la construction de l’avenir mises en péril par la précarité

Une misère étudiante qui met à mal l’idéal de démocratisation des études supérieures et qui participe de la reproduction des inégalités sociales. L’Unef appelle à un plan d’urgence doté d’un milliard et demi d’euros pour permettre augmenter le montant des bourses et des APL (Aides pour le logement), mais aussi pour élargir massivement le nombre de bénéficiaires de ces bourses – entre autres en les ouvrant aux étudiants étrangers, qui en sont aujourd’hui exclus. Et au-delà, le syndicat propose la création d’une allocation d’autonomie, une aide universelle pour créer un filet de sécurité étudiant.

« Aujourd’hui tout le monde peut perdre son emploi. Mais en tant qu’étudiant, nous n’avons droit ni au chômage ni au RSA »

Mélanie Luce, présidente de l’Unef, l’Union nationale des étudiants de France

Le constat est partagé mais les solutions émises peinent à trouver l’unanimité.

Début janvier, le Parti socialiste a déposé une proposition de loi pour élargir le RSA au 18-25 ans, rejetée par le Sénat. Du côté de la majorité, le député LREM Stanislas Guérini a lancé l’idée d’un prêt à taux zéro de 10 000 euros pour chaque jeune de 18 à 25 ans, étudiants compris, qui serait remboursable sur 30 ans, seulement par ceux qui dépassent un certain seuil de revenus (qui pourrait être fixé à 1800 euros bruts mensuels). Mais là aussi, l’unanimité attendra. « Un prêt ? ! Vous n'avez pas très bien cerné nos problèmes. On ne veut pas commencer nos vies endetté·e·s, on veut juste arrêter de crever de faim. […] On n'achète pas une maison ni une voiture, on prépare notre avenir (et celui du pays) », a répliqué sans tarder, sur Twitter, l’Unef.

Alors, faute de projet politique apportant une solution pérenne, le milieu associatif se mobilise. Les épiceries solidaires Agoraé, les associations Linkee ou Cop’21 organisent des distributions de panier repas, de plats préparés ou de produits d’hygiène. Idem pour les acteurs emblématiques de l’aide alimentaire, le Secours Populaire et les Restos du cœur, qui s’adaptent à leurs nouveaux bénéficiaires en ouvrant des centres dédiés aux étudiants. Des colis alimentaires pour des jeunes privés d’université, d’emplois et de perspective : difficile de trouver image plus marquante d’une jeunesse sacrifiée. « Les initiatives sont nombreuses dans le milieu associatif, mais notre action ne suffit pas. Les distributions de panier de sont pas une solution pérenne. Nous avons besoin de relais institutionnels », appelle Elise Nuret.

La Macif se mobilise contre la précarité étudiante

Pour répondre dans l’urgence aux difficultés rencontrées par les étudiants, la Macif consacre un fonds d’urgence de 100 000 euros pour accompagner les étudiants les plus fragilisés. Cette aide financière sera versée aux associations partenaires de la Macif (Agorae, Secours populaire, Linkee, Jardins de Cocagne...). De plus, la Macif a décidé de mobiliser son dispositif Macif Solidarité Coups Durs pour permettre aux étudiants d’avoir un espace de soutien et d’écoute active, afin d’évaluer leur niveau de détresse et les orienter, en fonction, vers les aides ou structures de proximité existantes.

Article suivant