Une jeunesse décomplexée sur sa santé mentale

Psychologiquement impactée par la pandémie de Covid-19, la nouvelle génération est aussi celle qui a le plus pris la parole sur le sujet de la santé mentale. Focus sur une jeunesse qui a pris ce sujet à bras le corps afin de briser les tabous et peut-être de proposer de nouveaux imaginaires.

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Usbek & Rica

Avec Usbek & Rica, L’Essentiel s'engage à documenter les tendances structurantes et émergentes.

Au départ, il voyait Instagram comme un outil thérapeutique. Lorsque Théo Grosjean crée son compte en 2018, le jeune dessinateur cherche à parler de son trouble anxieux généralisé. Sous la forme de bandes dessinées, il commence à publier l’histoire de « L’homme le plus flippé du monde ». Un quotidien ponctué par des crises d’angoisse, des moments de doutes, mais aussi beaucoup d’inventivité et de partage. La plateforme à haut potentiel créatif lui permet d’extérioriser ses émotions, mais assez vite, il trouve un public réceptif auprès d’une jeunesse en proie à des questionnements sur sa santé mentale. 

BD de Théo Grosjean

Bande-dessinée tirée du compte instagram de Théo Grosjean 

Le travail de Théo a été précurseur d’une libération de la parole, accélérée par la pandémie de Covid-19. Alors que près d’un quart des Français montrent aujourd’hui les signes d’un état anxieux, selon une enquête publiée en septembre 2021 par Santé publique France, la question des troubles psychiques a pris une autre ampleur. Les médias traditionnels mettent dorénavant en avant l’expression de « santé mentale », relativement nouvelle dans notre vocabulaire commun, contrairement aux pays anglo-saxons. Le gouvernement a également adopté cette terminologie pour la première fois dans une campagne de communication : « En parler, c’est déjà se soigner ». 

 

 

Campagne de communication de Santé Publique France

 

« C’est un moment historique », analyse Aude Caria, directrice de Psycom, organisme public d’information sur la santé mentale. « Dans l’imaginaire collectif, il y a habituellement une opposition entre le “nous”, ceux qui sont sains d’esprit, et “les autres”, perçus comme malades. Cette période nous a fait comprendre que nous avons toutes et tous une santé mentale dont il faut prendre soin au même titre que notre santé physique ». 

 

Une libération de la parole chez les jeunes

La prise de conscience est d’autant plus forte chez les jeunes de 18 à 24 ans, qui ont connu « les hausses les plus importantes » d’états dépressifs, avec 16 points de plus de septembre à novembre 2020. Entre le passage des cours en distanciel, la précarité et la crainte de l’avenir, les jeunes ont été en première ligne de cette pandémie. Ils sont maintenant nombreux à en parler sur les réseaux sociaux, en particulier sur TikTok, la plateforme devenue phare lors du premier confinement. 

Théo Grosjean est témoin de ce changement sur son compte Instagram, qui totalise désormais 150 000 abonnés : « Avant, je remarquais que mes BD étaient plutôt partagées en message privé alors qu’aujourd’hui, il y a plus de partages en story ou de commentaires. C’est un indicateur que le sujet est davantage assumé par les personnes concernées ».

L’impact de la pop culture

Mais pourquoi cette génération a pris la parole plus qu’une autre ? En partie grâce aux icônes culturelles engagées dans cette voie, souligne Aude Caria : « Depuis une dizaine d’années, des personnes publiques prennent la parole, comme les chanteuses Mariah Carey et Selena Gomez ; et plus récemment la tenniswoman Naomi Osaka, qui a déclaré forfait à Roland Garros pour préserver sa santé mentale ». On se souvient également du forfait de la gymnaste Simone Biles aux derniers Jeux olympiques pour cette même raison, trois ans après avoir révélé qu’elle avait été abusée sexuellement par l’ancien médecin de l’équipe américaine. 

Selena Gomez

Poste instagram de @selenagomez

Face au silence qui se brise en ligne, les psychologues se sont adaptés. Sur TikTok, Ael et Charly ont créé le compte Culture psy en 2020. « On voyait beaucoup de professionnels arriver sur TikTok alors on s’est dit qu’on devait y prendre part ». Lui est psychologue dans une maison des adolescents tandis qu’elle s’est réorientée en faculté de psychologie pendant le confinement après avoir travaillé dans le domaine du marketing. 

 

« Il y avait beaucoup de psychologie de comptoir sur TikTok »

Culture Psy

Au départ, les deux vingtenaires déjà adeptes de l’application désirent parler de troubles mentaux du point de vue de la pop culture. Mais petit à petit, le couple s’adapte aux besoins des jeunes : « On voyait beaucoup de psychologie de comptoir sur TikTok et on avait envie d’apporter un regard plus scientifique ».

La normalisation des thérapies

Charly fait notamment référence aux risques d’autodiagnostic ou de surdiagnostic sur les réseaux sociaux. « L’accès à l’information est grandement facilité, ce qui est une vraie avancée. Mais on a vu beaucoup de vidéos émerger sur des concepts controversés, comme l’hypersensibilité ou le haut-potentiel émotionnel. Ce n’est pas si grave car les adolescents sont toujours en quête d’identité, mais si ces personnes ont des troubles, il faut qu’elles puissent trouver de l’aide auprès de professionnels et pas seulement sur TikTok ».  

Culture Psy

Tik Tok de @Culturepsy 


Les créateurs de Culture psy espèrent pouvoir porter une image plus positive des psychologues, « au-delà des représentations stéréotypées du métier ». Car si « en parler, c’est déjà se soigner », il s’agit aussi d’encourager les jeunes à se tourner vers les bonnes personnes. Sur ce point, Ael est optimiste : « Plus on avance en âge, plus il peut être compliqué de s’imposer de nouvelles habitudes. Or la génération Z est en train de normaliser le fait d’aller voir un psychologue ou un psychiatre, comme il est normal d’aller voir un médecin quand on a la grippe ».

« Il est plus facile de dire qu’on a le covid plutôt qu’une dépression »

Ael - Culture Psy

Des initiatives non négligeables face à un sujet qui reste encore très tabou, nuance la directrice de Psycom : « La stigmatisation des troubles psychiques est encore systémique, présente à tous les niveaux de la société. Encore aujourd’hui en France, il est plus facile de dire qu’on a le covid plutôt qu’une dépression. La honte est en train de tomber, mais il faut aussi prévenir les troubles et lutter contre le manque d’informations ». 

Et pourquoi pas s’inspirer de nos voisins européens. En Irlande du Nord, la santé mentale est par exemple entrée dans les écoles grâce au programme « Express yourself », qui permet aux jeunes de 14 à 18 ans d’obtenir une « certification de premiers secours en santé mentale ». La Finlande a également mis à disposition des médecins généralistes en zones reculées des vidéos pédagogiques afin de mieux détecter les signes de souffrance psychologique. Des petits pas coordonnés qui permettront peut-être d’inventer la psychologie de demain. 

 

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