« Les jeunes sont à la recherche d’une entreprise à taille plus humaine »

Le rapport de la jeune génération au travail fait couler beaucoup d’encre, mais qu’en est-il vraiment ? La Macif et le think tank Fondation Jean-Jaurès ont convoqué l’institut BVA pour enquêter sur la jeunesse française et son rapport à l'entreprise. 1000 Françaises et Français entre 18 et 24 ans ont ainsi été sondés sur leur vision du travail, les besoins et exigences qui sont propres (ou non) à leur génération. Jérémie Peltier, Directeur du secteur Études de la Fondation Jean-Jaurès, nous raconte à quoi ressemble l’entreprise idéale de ces jeunes.

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Usbek & Rica

Avec Usbek & Rica, L’Essentiel s'engage à documenter les tendances structurantes et émergentes.

La crise de Covid-19 a accéléré des tendances émergentes du marché du travail, auxquelles les personnes fraîchement diplômées ont dû s’adapter. Comment cela se traduit-il dans le rapport des jeunes à l’entreprise ?

Jérémie Peltier : Les résultats de notre étude montrent qu’en raison de cette crise, les jeunes ont vieilli dans leur cœur et dans leur tête. On constate qu'ils partagent avec la génération précédente certaines aspirations communes, notamment celle de vivre décemment : pour 43 % d’entre eux, les principales attentes vis-à-vis du travail demeurent bien en « un poste bien payé » afin de subvenir à leurs besoins. Une revendication concrète que les analystes évacuent trop rapidement au profit des questions liées aux engagements éthiques et sociétaux, à la quête de sens, à l’utilité sociale qu’on entend beaucoup dans le débat public. Il aura donc fallu attendre la crise pour remettre cette question salariale au goût du jour. Le contexte économique les a rendus plus stratèges dans leurs façons de gérer leur avenir, alors qu’on disait beaucoup de la jeune génération qu’elle aimait multiplier les expériences professionnelles. L’enquête démontre une volonté émergente de rester plus longtemps au sein d’une entreprise, « autant que possible » pour 28 % d’entre eux. Cette envie de stabilité et de sécurité -gage de sérénité-, est probablement le produit de la crise sanitaire.

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Comment les jeunes interrogés projettent-ils de valoriser les compétences acquises lors de leur formation ?

J. P . : Quand on interroge les jeunes, on s'aperçoit qu’une grande partie de leur stratégie en termes de formation, de stage et d’emploi, s’articule d’abord autour d’un seul et même objectif : acquérir un CV solide. Ils ont le sentiment qu'au final c'est ce qui sera déterminant pour intégrer le marché du travail. Et on a parfois l'impression que cette stratégie prend le dessus sur les objectifs intrinsèques de la formation, à savoir apprendre des choses, s'ouvrir des domaines de compétences, etc. C’est une spécificité française qu’on connaissait et qui est largement confirmée ici : la France donne beaucoup de place à la formation, à la scolarité, au diplôme et donc au CV. En conséquence, beaucoup de jeunes s’imaginent que les entreprises auraient tendance à ne pas accorder assez de confiance aux jeunes qui viendraient simplement « taper à la porte » parce qu’ils sont motivés, ou qu’ils ont envie de travailler, s’ils n’ont pas le CV parfaitement adéquat pour le job en question.

1 jeune sur 3

estime que ses compétences servent avant tout à valoriser son CV. 1

De quelles qualités managériales les jeunes ont-ils besoin pour se sentir bien au travail ? / De quelles manières les jeunes ont-ils besoin de se sentir valorisés dans leur travail ?

J. P. : Il y a une autre spécificité française dans le monde du travail, et qui pour le coup ne porte pas seulement sur les jeunes générations, qui est liée au sentiment de manque de reconnaissance de la part des employeurs et des managers vis-à-vis de leurs salariés. Pourtant, ils ont globalement une vision positive de l’intérêt de leur travail, puisque quand on compare la France avec d’autres pays comme la Grande Bretagne, les Etats-Unis, l’Allemagne ou l’Italie, de manière générale, les salariés français ont l’impression que leur travail est utile pour la société (ce que projettent 37 % des jeunes interrogés dans le cadre de notre baromètre), pour leur entreprise et pour eux-même. Par contre, elle est plus touchée que les autres pays par le manque de reconnaissance qui peut être lié aux tâches effectuées, à vos compétences, au statut que vous considérez être le vôtre au sein d’une entreprise, à un salaire que l’on estime trop faible… Mais la reconnaissance n’arrive qu’en deuxième position dans le baromètre : quand vous leur demandez quelles devraient être les qualités premières d’un manager, le premier élément est qu’il doit rendre le travail épanouissant. Or les conditions pour ressentir l’épanouissement, le contentement, ou encore l’accomplissement, c’est la confiance dans la tâche qui est donnée et le fait d’être en autonomie.

Quels types d’entreprises attirent le plus les personnes consultées ?

J. P. : 39 % des jeunes citent l’entreprise locale comme modèle d’entreprise rêvée, et la start-up arrive deuxième avec 26 % des réponses. Pour moi, ça traduit deux choses : les jeunes sont à la recherche d’une entreprise beaucoup plus à taille humaine, où tout le monde se « connaît », où l’on ne serait pas obligés de passer par dix strates de validation avant d’avoir le droit de faire quelque chose. Par ailleurs, et cela y fait écho, pendant la crise, on a beaucoup parlé de la revalorisation de la famille, du cocon. Nous voyons dans ce baromètre que les jeunes recherchent maintenant un cocon dans l’entreprise, quelque chose d’assez bienveillant. Et puis, il y a l’effet de la crise sanitaire sur la valorisation du local, le départ des habitants de métropole vers des moyennes villes de province… D’ailleurs, quand nous entendons « entreprise locale », nous entendons entreprise dans une ville de taille moyenne. Par ailleurs, quand nous leur demandons ce qu’est l’entreprise idéale, c’est intéressant de voir que les grosses entreprises du CAC 40 ne font absolument pas rêver la jeune génération : seuls 13 % des interrogés rêvent d’en rejoindre une. On peut faire le lien avec le manque de confiance que ressentent les jeunes : si on ne nous fait pas confiance, autant être son propre patron, ou rejoindre une entreprise où vous aurez une autonomie et une liberté importante. On peut penser que le modèle start-up, en tout cas comme il est décrit et pensé dans les imaginaires, est une entreprise où il y aura un degré d’autonomie plus important qu’au sein d'une entreprise du CAC 40.

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Le baromètre confirme que les jeunes générations sont plus exigeantes que les précédentes envers les valeurs portées par leur entreprise. Quelles preuves d’engagements attendent-elles concrètement ?

J. P. : J’aime bien la phrase « des paroles et des actes ». Globalement, tout ce qui est de l’ordre des paroles, des prises de position médiatiques et publiques de la part d’une entreprise ou d’un patron ne sont absolument pas considérés comme des engagements sincères. C’est comme dans une histoire d’amour : les grands discours c’est bien, mais seules comptent les preuves concrètes d’engagement. Et les demandes de preuves qui arrivent en tête dans le baromètre sont vraiment très concrètes : 26 % des jeunes attendent de leur future entreprise qu’elle ne travaille pas avec des fournisseurs qui ne respectent pas les engagements qu’elle porte. C’est la création d’un système vertueux autour de l’entreprise. La deuxième preuve d’engagement concrète est pour 25 % des jeunes le fait de nouer des partenariats avec des associations. Ça montre aussi que les jeunes sont beaucoup plus sensibles aujourd’hui au milieu associatif et politique : 29 % d’entre eux considèrent qu’une entreprise doit s’engager pour la préservation de l’environnement, 27 % pour la lutte contre le racisme et les discriminations, 25 % pour la lutte contre les inégalités entre les genres.. Et le troisième élément, c’est le fait de faire des dons tous les ans pour des causes ou des associations.

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Les jeunes travailleurs consultés sont a priori des digital natives. Pour autant, seuls 12 % d’entre eux trouveraient souhaitable de télé-travailler à temps complet, quand 42 % aimeraient pouvoir travailler depuis leur domicile de temps à autre.

J. P. : Quand vous leur demandez quels sont les éléments les plus importants dans leurs rapports avec leurs collègues, la bonne ambiance entre collègues est citée par 55 % des jeunes. Pour moi, cet élément vient pondérer l’ode au télétravail qu’on a pu faire tout au long de la crise : une bonne ambiance sans rapports physiques et sans vie collective, c’est plus compliqué ! La jeune génération est suffisamment à l’aise pour avoir des formes hybrides, un mix entre du présentiel et du domicile, mais le « bureau » n’est pas un lieu obsolète pour la jeune génération.

Les jeunes semblent attendre beaucoup de l’entreprise. Que racontent ces exigences ?

J. P. : Les jeunes demandent des choses à l’entreprise parce qu’ils semblent considérer qu’elle est plus à même de répondre, de réagir et de leur être utile que les pouvoirs publics. 72 % des jeunes trouveraient normal que leur entreprise les aide dans leur accès au logement par exemple, ou dans la mobilité. Plus de 8 sur 10 trouveraient normal que leur entreprise les aide à avoir une meilleure connaissance de leurs droits en tant que salariés : mutuelles de santé obligatoires, droits ouverts par leurs cotisations, compte personnel de formation, etc.

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