La dépression prénatale, une réalité encore trop méconnue

Nausées, fatigue, mal de dos, vergetures… La littérature recense les changements les plus courants qu’une femme connait pendant la grossesse. Mais qu’en est-il de l’état psychologique ? Quand ça ne va pas, on a tendance à penser que c’est hormonal ou un simple coup de déprime. Et si c’était plus ? Éclairage sur la dépression prénatale avec Claudine Schalck, sage-femme et psychologue clinicienne.

Temps de lecture : 7 min

à propos du contributeur

Claudine Schalck

Sage-femme et psychologue clinicienne

 

« Comme pour la dépression clinique, on estime à peu près à 10% la proportion de femmes enceintes qui subissent une dépression prénatale, indique Claudine Schalck. Mais c’est très compliqué d’avoir des chiffres précis et fiables parce que le diagnostic est difficile avec des symptômes souvent masqués, et même si le sujet vient à être plus connu, repérer les femmes concernées restera difficile. » Effectivement, en fonction des études, ces chiffres peuvent varier entre 5 à 17%. Preuve qu’il reste une importante marge de travail pour comprendre et identifier cette problématique.

Quels sont les symptômes d’une dépression prénatale ?

Claudine Schalck : Ils se rapprochent de ceux d’une dépression “classique”, à savoir des idées négatives tout le temps, l’incapacité à mobiliser d’autres formes de pensées, la tristesse permanente, le manque d'appétit, la difficulté d'attention, la perte de libido… Une femme enceinte en dépression prénatale se sent tout le temps au fond du trou sans qu’elle n’arrive jamais à remonter la pente, elle ne trouve plus de plaisir à rien. Elle perd confiance en elle et peut aussi se sentir impuissante, coupable, voire honteuse. La personne reste généralement figée dans cet état, mais on peut aussi constater une hyperactivité mise au premier plan, c’est une défense psychique pour résister instinctivement au poids des émotions négatives. Ça peut se voir par exemple chez quelqu’un qui va se noyer dans son travail pour ne penser à rien d’autre, garder le contrôle sur une partie de son quotidien et ne pas s’attarder sur le mal-être qui l’anime.

En quoi se différencie-t-elle d’un simple coup de blues

C. S. : Un coup de blues, c’est éphémère et fluctuant. On a une humeur stable la plupart du temps et d’un coup on se sent triste, fatigué, perdu ou en colère sans forcément comprendre pourquoi. Mais ça finit par passer, on arrive à retrouver le moral. Une dépression ne s’évapore pas seule et si elle n’est pas prise en charge, il y a un risque plus important de dépression post-partum.

À quoi peut être due une dépression prénatale ?

C. S. : Il y a bien sûr les inquiétudes liées à sa propre santé et à celle du bébé, l'anxiété due à l'accouchement, les changements corporels qui peuvent être très particulièrement impressionnants, l’hypersensibilité et les mouvements émotionnels liés au climat hormonal… Tout cela provoque un chamboulement immense qui peut mener à des épisodes de “déprime”. Mais lors de la grossesse, une femme est aussi prise dans des ambivalences permanentes. Elle est en perte de repères par rapport à la nouvelle place qu’elle doit se créer par rapport à ses proches et dans la société. Elle n’est plus seulement l’enfant de ses parents, elle devient elle-même parent. Elle n’est plus seulement une partenaire, le couple devient parents. Il faut s’accorder avec son nouveau corps qui n’est pas celui auquel on a été habitué jusqu’ici. Sans oublier évidemment la sensibilité émotionnelle et l’histoire personnelle de chacune. Pendant la grossesse, les enjeux de représentation de soi-même sont donc nombreux et parfois alourdis par des pressions extérieures. Une fois qu’on est dans la position de devenir mère, il y a comme un deuil à faire de la personne que l’on était avant. Tout est à reconfigurer dans son identité et c’est une étape qui peut être très lourde et peut paraître quasi insurmontable pour certaines.

Pendant la grossesse, les enjeux de représentation de soi-même sont donc nombreux et parfois alourdis par des pressions extérieures.

Claudine Schalck, sage-femme et psychologue clinicienne

Pourquoi est-ce si difficile à diagnostiquer ?

C. S. : Parler de détection, de repérage, de diagnostic, c’est envisager la grossesse comme une pathologie, alors que c’est un processus tellement plus large. Il est important pour une femme enceinte d’être entourée, aussi par des professionnels qui sont à l’écoute et pas seulement qui prennent sa tension ou surveille sa courbe de poids. Malheureusement aujourd’hui ce n’est pas automatique puisque la grossesse est davantage vue comme une problématique de santé physique et non globale, physique et mentale. De plus, la société renvoie qu’il faut être épanouie lorsque l’on attend un enfant. Donc les femmes concernées minimisent souvent ce qu’elles ressentent car ça ne rentre pas dans les codes, elles se disent que c’est les hormones et que ça passera tout seul. Et elles n’en parlent pas. Et si les professionnels qu’elles consultent ne vont pas plus loin pour connaître la réalité de leur état mental, alors rien ne bouge et ces femmes restent dans leur état de dépression.

Comment prévenir et/ ou surmonter une dépression prénatale ?

C. S. : C’est important dans ce parcours de grossesse d’avoir une personne référente avec laquelle on se sent à l’aise dès le début au cas où on aurait envie à un moment de parler ouvertement. Une femme enceinte qui se sent déprimée et qui voit qu’elle ne s’en sort pas seule peut se tourner vers sa sage-femme, un psychologue, pourquoi pas un groupe de parole. L’idée est de pouvoir se confier, faire le tri dans ses idées et ses émotions, ne pas se laisser emporter par ce qu’on vit sinon il y a un vrai risque d’isolement et d’aggravation de sa situation.

Que faire en tant que partenaire ?

C. S. : Il faut se dire que les moments de passage à vide c’est normal et il ne faut pas la laisser seule dans ces instants. Il ne faut pas non plus tout pathologiser mais veiller à rester attentif et montrer que l’on est ouvert au dialogue. Il s’agit aussi de respecter la femme enceinte dans son envie ou non de parler de ses sentiments, accepter de ne pas toujours être en phase avec ce qu’elle peut ressentir et s’atteler à ne pas être dans le jugement même si on ne comprend pas ce qui se passe. C’est important de garder en tête que même lorsque la grossesse est voulue et qu’en plus elle se passe bien “physiquement”, la dépression peut survenir pour toutes les raisons mentionnées précédemment. Par ailleurs, si on sait que les partenaires peuvent être directement touché.e.s par la dépression post-partum, il semble intéressant de dire qu’ils peuvent eux et elles aussi vivre une dépression prénatale. C’est encore moins évident à repérer, mais finalement, le co-parent est renvoyé au même questionnements fondamentaux de place, d’identité et de responsabilité.

Dépression prénatale : le témoignage de Marie

« J’ai l’impression qu’une femme enceinte déprimée c’est bizarre pour les gens. Je me sentais un peu coupable parce que je me demandais si je le voulais vraiment vu que je me sentais comme ça. Personne ne m’a expliqué que je pouvais ressentir ça, je ne comprenais pas pourquoi j’étais dans cet état-là alors que cette grossesse était voulue. J’aurais aimé en savoir plus sur la dépression prénatale, au moins savoir que ça existait. Que ce soit présent dans la littérature, j’aurais bien aimé que le corps médical nous en parle. J’aimerais que les choses bougent et qu’on soit au courant. »

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L'Essentiel de l'article
  • La dépression prénatale est surmontable si vous êtes bien accompagnée
  • Parlez-en autour de vous, vous n'êtes pas la seule concernée
  • N'hésitez pas à consulter, même avec votre partenaire, pour vous libérer de ce poids

 

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